Depuis une dizaine d’années, je suis au service des familles qui demandent une « cérémonie », c’est-à-dire un temps de prière avant l’inhumation ou la crémation d’un défunt qui est des leurs.
J’ai fait le choix de rencontrer ces familles d’abord au funérarium municipal à Marseille pendante 9 ans, et, depuis un an où je suis à Paris, dans un crématorium. Ces familles demandent à l’Eglise de « célébrer » avec elles ce moment incontournable de la vie, dans cette ultime étape qui précède l’inhumation ou la crémation. Elles ne s’adressent pas à des paroisses, n’étant plus en contact avec une communauté chrétienne. Elles demandent cette « cérémonie » dans ce lieu « laïc »pour honorer le défunt et vivre le moment de son départ avec respect et reconnaissance. En général, celui-ci était baptisé, mais le plus souvent ne « pratiquait » pas ; ou aussi, les personnes qui le demandent ont elles mêmes été baptisées mais n’ont pas ou plus de repères dans la foi chrétienne. La religion fait partie de leur culture, leur permet cette ultime étape de reconnaissance respectueuse, mais beaucoup n’ont plus de vie chrétienne explicite. Il me semble rejoindre là, une de ces périphéries que le pape François nous invitait à rejoindre avec une certaine urgence.
Cette mission me met en contact avec des familles dans un moment particulièrement dense et émouvant pour elles. Moment de grande émotion où la mémoire fait remonter des itinéraires plus ou moins longs de vie personnelle et familiale : moments de gratitude pour la richesse recueillie et reconnue de la personne défunte ; moments aussi où resurgissent des épreuves, des conflits, des tensions familiales non résolues, accent souvent très dur à affronter ; ou encore moments de vérité où chacun(e) est confronté à des questions très existentielles sur le sens de la vie, de la mort pour lesquelles nous sommes souvent sans réponse.
Dans les récits de vie que j’entends, il y a généralement un terreau d’humanité qui ne peut pas ne pas me renvoyer à l’Evangile. En relisant tous ces récits, en cherchant à travers les mots, les expériences relatées, les convictions exprimées, je sens et contemple la présence et l’action vivante de notre Dieu, «Amis des hommes» (cf. : Sagesse 11,26), qui reconnaît son Esprit bien vivant et à l’œuvre dans beaucoup d’engagements, de gestes, d’expression d’une humanité « dans les douleurs de l’enfantement », certes, mais en recherche de fraternité, de justice, de paix.
Ma vocation d’auxiliatrice s’en trouve enrichie non pas en l’enfermant dans des certitudes figées, mais en lui donnant l’occasion d’approfondir sans cesse cette question lancinante du sens de la vie, de son devenir au-delà de la mort. Il m’est alors donné de partager humblement avec ces familles les mêmes questionnements, de chercher avec elles comment la Parole de Dieu nous ouvre des horizons, sans nous enfermer dans des dogmes inaudibles aujourd’hui. J’éprouve chaque fois la force de la foi reçue de l’Eglise et de la Parole de Dieu qui entretient au jour le jour l’espérance promise : nous sommes sauvés, mais en espérance, nous dit St Paul (Rom.8, 24).
Jeanne Thouvard
« Notre consécration se vit dans la mystérieuse solidarité
qui unit les vivants et les morts,
dans l’espérance que Dieu se fera tout en tous. »
(Constitutions N° 12)


